Nouvelle interview de Kristen pour 'M' le magazine du Monde ...
A Cannes, l’actrice est présente dans « Café Society », de Woody Allen, et dans « Personal Shopper », écrit pour elle par Olivier Assayas. Deux rôles aux extrêmes, l’un léger, l’autre torturé, où elle développe toute la palette de son jeu.
Tant qu’à choisir un adjectif pour parler de Kristen Stewart, ce sera celui-ci : éloquente. Parmi les acteurs, une nette majorité préfère se replier derrière des formules toutes faites (« c’était une belle rencontre », « un vrai défi ») plutôt que s’aventurer dans une analyse ou une description exacte de leur gagne-pain.
Voilà dix-sept ans que Kristen Stewart joue la comédie (elle en a 26), on compte 40 longs-métrages dans sa filmographie et elle parle encore de son travail avec l’émerveillement – parfois la terreur – d’une exploratrice de retour d’un pays inconnu. Woody Allen, par exemple. La plupart des comédiens qui ont travaillé avec le New-Yorkais octogénaire l’évoquent avec la plus extrême révérence. Pas Kristen Stewart, premier rôle féminin de Café Society, qui sera projeté en ouverture du 69e Festival de Cannes.
Elle se souvient avoir demandé à lire le scénario à l’avance, « ce qui a été toute une affaire », avant d’accepter de jouer Vonnie, une fille qui fait tourner la tête à Steve Carell et à Jesse Eisenberg. Avant le tournage, elle s’est demandé si elle pourrait interpréter un personnage qu’elle jugeait un peu désuet. Elle s’est résolue à jouer cette légèreté « alors que [s]on énergie naturelle est plus pesante », et a décidé de faire confiance au réalisateur, envers et contre tout. « C’est une valeur sûre, assure-t-elle,même s’il est d’une franchise mortelle. »
Kristen Stewart réussit une jolie imitation de Woody assénant à la fin d’une prise : « On va la refaire. Est-ce que la prochaine fois, il te semble possible de ne pas entrer dans la pièce comme dans un saloon ? » Ou bien : « C’était pas mal, je me suis endormi au bout d’un moment, mais c’était pas mal. » Elle conclut en riant : « Dans ce dernier cas, on s’est décidés à accélérer. »
A propos du réalisateur de Manhattan, elle observe : « Par moments, il laisse transparaître une émotion d’autant plus frappante qu’il est habituellement sardonique et pas toujours très délicat. Quand on regarde ses films, on croit voir un simple divertissement, puis tout ralentit et on est profondément touché. Woody est comme ses œuvres : un plaisantin, qui est très drôle sur le plateau, qui ne donne pas beaucoup d’indications, et soudain, quelque chose en lui emporte tout. On se regarde en se disant qu’on a partagé un moment fort avec lui. C’était très joli, très important et ça suffit largement. >>
Jesse Eisenberg, un vieux complice
Le pronom indéfini « on » englobe en l’occurrence un vieux complice de Kristen Stewart, Jesse Eisenberg, avec lequel elle a déjà travaillé à trois reprises, dans Adventureland (2009), American Ultra (2015) et Café Society. Avec le jeune acteur new-yorkais, qu’elle décrit comme « follement intelligent », elle passe ses journées sur le plateau en conversations « oiseuses et hilarantes, à analyser le moindre détail du comportement des gens autour de nous ». Ce qui n’est peut-être pas le meilleur moyen de se rendre populaire auprès d’une équipe, mais tient à distance l’ennui et la solitude.
Une solitude que Kristen Stewart a durement éprouvée quand elle est passée de Café Society à Personal Shopper. Pour le film d’Olivier Assayas, présenté en compétition, elle reviendra à Cannes, quelques jours après l’ouverture. Elle montera les marches pour célébrer un film dont le tournage fut une épreuve – non seulement consentie mais conçue en concertation avec le metteur en scène. Elle y joue Maureen, une jeune Américaine exilée à Paris, où son frère jumeau est mort. Pour subsister, elle est devenue l’acheteuse de mode d’une célébrité, tout en essayant désespérément d’entrer en contact avec le spectre du disparu.
Tourné en France ainsi que dans des studios et décors pragois, Personal Shopper est un film hivernal qui offre à son interprète une opportunité rarissime au cinéma : jouer en solo dans presque toutes les séquences. L’actrice l’a immédiatement saisie, après avoir lu le scénario une seule fois. Mais elle a demandé à Olivier Assayas de retarder le tournage afin de pouvoir tenir le rôle de Vonnie dans Café Society : « Pour le film de Woody, il fallait que je sois pétillante et jolie, que j’aie l’air en pleine santé, et je savais que si je tournais Personal Shopper d’abord, je finirais vidée. »
Pour le réalisateur, qui a écrit le film en pensant à elle, Kristen Stewart a mis en pratique les leçons apprises lors de leur précédente collaboration, Sils Maria,qui faisait de la jeune Américaine l’assistante d’une star jouée par Juliette Binoche. Cinéaste et interprète s’étaient rencontrés par l’intermédiaire de Charles Gillibert, qui avait produit pour MK2 Sur la Route l’adaptation du texte de Jack Kerouac par Walter Salles. Kristen Stewart y était Marylou, affirmant une joie de vivre, une simplicité sensuelle que les films de la série Twilight, alors au sommet de leur succès, ne laissaient pas deviner.
A la suite d’une série de contretemps, elle a failli voir le rôle de Val, l’intellectuelle qui tente de maintenir le lien entre la star que joue Juliette Binoche et la réalité, lui échapper. Mais quand Olivier Assayas lui a proposé de jouer Jo-Ann, la starlette qui vit autant des scandales que de son travail, Kristen Stewart a préféré être Val. « Elle m’a répondu que le rôle de l’actrice était trop évident, que le personnage de Val, avec sa distance, son scepticisme, lui convenait mieux », se souvient le réalisateur. La justesse de l’analyse a été confirmée par un César, trophée dont les membres de l’académie sont d’habitude avares à l’égard des non-francophones.
Un tournage eprouvant.
Cette expérience heureuse ne préparait pas le cinéaste ni l’interprète à ce qui les attendait : « Olivier et moi avions grossièrement sous-estimé la difficulté du film. Ce putain de Personal Shopper [c’est la seule fois que l’on s’autorisera à traduire l’un des jurons qui émaillent le discours de Kristen Stewart]… Je ne suis jamais sortie si affaiblie d’un tournage. On faisait des semaines de six jours, des journées de seize heures. C’était un bon cadre de travail, je n’ai jamais eu à faire semblant d’avoir froid, d’être seule, épuisée. Il n’y avait pas de trêve et je commençais à tomber dans des crevasses cérébrales, dans des pensées qu’on n’est pas censé avoir pendant les heures de veille, qui empêchent de vivre une vie sociale, productive. Quand j’ai vu le film, je me suis trouvée très maigre, je me suis dit : “Dude, tu as besoin d’un cheeseburger”. »
Il faudrait pouvoir retranscrire ce que Kristen Stewart dit du personnage de Maureen, de son angoisse, de sa souffrance, mais ce serait déflorer le film. Elle parle avec autant de lucidité, mais moins de passion, de son rôle dans American Ultra, où elle joue Phoebe, une hippie provinciale qui dissimule un sombre secret, ou de l’expérience Twilight. Le rôle de Bella Swan, qu’elle a tenu à cinq reprises entre 2008 et 2012, a fait d’elle l’une des actrices les mieux payées d’Hollywood, mais aussi l’un des sujets favoris des tabloïds et des pages Web comme celles inscrites au bas de la version numérique de cet article, sous la bannière « Ailleurs sur le Net ».
« J’ai aimé faire ces films, se souvient-elle au sujet deTwilight. On a commencé très fort. Si seulement nous avions réussi à préserver l’énergie, l’enthousiasme[du premier film]… Mais tout le monde redoutait de décevoir les attentes du public et les volets suivants ont été de pures productions de studio. » Or Kristen Stewart entretient une relation très particulière avec cette industrie. Plutôt que d’être cliente d’une des grandes agences artistiques d’Hollywood, elle travaille avec le même agent depuis l’âge de 12 ans. Comme l’observe Charles Gillibert, « c’est peut-être la seule de son rang dans ce milieu dont l’entourage travaille pour elle, et pas l’inverse ». Elle analyse le mécanisme économique de la célébrité avec acuité : « Il faut maintenir sa cote si l’on veut pouvoir financer des films. Pour cela, il faut tourner dans des productions à gros budget, qui sont rentables. On m’encourage à participer à des productions à succès[Blanche-Neige et le Chasseur, sorti en 2012, ou American Ultra] pour faciliter l’existence de films comme ceux que j’ai tournés cette année, plus modestes. Si je n’avais pas une telle cote, nous n’aurions pas eu l’argent. »
Même froideur analytique quand il s’agit de médias à scandale : « On a créé un personnage pour une industrie qui fabrique des histoires au sujet de gens célèbres. C’est une autre forme d’entertainment. Au moins, quand nous écrivons des histoires, dans mon industrie, on reconnaît que ce sont des inventions. Ces gens-là volent des images pour construire les leurs et essaient de faire croire qu’elles sont vraies. Le public sait que c’est une arnaque. C’est comme le catch, tout le monde sait que ce n’est pas un vrai combat, que c’est un jeu, mais les gens font comme si on n’avait pas décidé à l’avance qui allait gagner et qui allait perdre. »


