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The Real Kristen Stewart
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6 mai 2016

Interview: M Le magazine du Monde

Nouvelle interview de Kristen pour 'M' le magazine du Monde ...

 

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A Cannes, l’actrice est présente dans « Café Society », de Woody Allen, et dans « Personal Shopper », écrit pour elle par Olivier Assayas. Deux rôles aux extrêmes, l’un léger, l’autre torturé, où elle développe toute la palette de son jeu.

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Tant qu’à choisir un adjectif pour parler de Kristen Stewart, ce sera celui-ci : éloquente. Parmi les acteurs, une nette majorité préfère se replier derrière des formules toutes faites (« c’était une belle rencontre », « un vrai dé­fi ») plutôt que s’aventurer dans une analyse ou une description exacte de leur gagne-pain.

Voilà dix-sept ans que Kristen Stewart joue la comédie (elle en a 26), on compte 40 longs-métrages dans sa filmographie et elle parle encore de son travail avec l’émerveillement – parfois la terreur – d’une exploratrice de retour d’un pays inconnu. Woody Allen, par exemple. La plupart des comédiens qui ont travaillé avec le New-Yorkais octogénaire l’évoquent avec la plus extrême révérence. Pas Kristen Stewart, premier rôle féminin de Café Society, qui sera projeté en ouverture du 69e Festival de Cannes.

Elle se souvient avoir demandé à lire le scénario à l’avance, « ce qui a été toute une affaire », avant d’accepter de jouer Vonnie, une fille qui fait tourner la tête à Steve Carell et à Jesse Eisenberg. Avant le tournage, elle s’est demandé si elle pourrait interpréter un personnage qu’elle jugeait un peu désuet. Elle s’est résolue à jouer cette légèreté « alors que [s]on énergie naturelle est plus pesante », et a décidé de faire confiance au réalisateur, envers et contre tout. « C’est une valeur sûre, assure-t-elle,même s’il est d’une franchise mortelle. »

Kristen Stewart réussit une jolie imitation de Woody assénant à la fin d’une prise : « On va la refaire. Est-ce que la prochaine fois, il te semble possible de ne pas entrer dans la pièce comme dans un saloon ? » Ou bien : « C’était pas mal, je me suis endormi au bout d’un moment, mais c’était pas mal. » Elle conclut en riant : « Dans ce dernier cas, on s’est décidés à accélérer. »

Kristen Stewart, fin avril, à Los Angeles.

A propos du réalisateur de Manhattan, elle observe : « Par moments, il laisse transparaître une émotion d’autant plus frappante qu’il est habituellement sardonique et pas toujours très délicat. Quand on regarde ses films, on croit voir un simple divertissement, puis tout ralentit et on est profondément touché. Woody est comme ses œuvres : un plaisantin, qui est très drôle sur le plateau, qui ne donne pas beaucoup d’indications, et soudain, quelque chose en lui emporte tout. On se regarde en se disant qu’on a partagé un moment fort avec lui. C’était très joli, très important et ça suffit largement. >>

 

Jesse Eisenberg, un vieux complice

 

Le pronom indéfini « on » englobe en l’occurrence un vieux complice de Kristen Stewart, Jesse Eisenberg, avec lequel elle a déjà travaillé à trois reprises, dans Adventureland (2009), American Ultra (2015) et Café Society. Avec le jeune acteur new-yorkais, qu’elle décrit comme « follement intelligent », elle passe ses journées sur le plateau en conversations « oiseuses et hilarantes, à analyser le moindre détail du comportement des gens autour de nous ». Ce qui n’est peut-être pas le meilleur moyen de se rendre populaire auprès d’une équipe, mais tient à distance l’ennui et la solitude.

Une solitude que Kristen Stewart a durement éprouvée quand elle est passée de Café Society à Personal Shopper. Pour le film d’Olivier Assayas, présenté en compétition, elle reviendra à Cannes, quelques jours après l’ouverture. Elle montera les marches pour célébrer un film dont le tournage fut une épreuve – non seulement consentie mais conçue en concertation avec le metteur en scène. Elle y joue Maureen, une jeune Américaine exilée à Paris, où son frère jumeau est mort. Pour subsister, elle est devenue l’acheteuse de mode d’une célébrité, tout en essayant désespérément d’entrer en contact avec le spectre du disparu.

Tourné en France ainsi que dans des studios et décors pragois, Personal Shopper est un film hivernal qui offre à son interprète une opportunité rarissime au cinéma : jouer en solo dans presque toutes les séquences. L’actrice l’a immédiatement saisie, après avoir lu le scénario une seule fois. Mais elle a demandé à Olivier Assayas de retarder le tournage afin de pouvoir tenir le rôle de Vonnie dans Café Society : « Pour le film de Woody, il fallait que je sois pétillante et jolie, que j’aie l’air en pleine santé, et je savais que si je tournais Personal Shopper d’abord, je finirais vidée. »

Pour le réalisateur, qui a écrit le film en pensant à elle, Kristen Stewart a mis en ­pratique les leçons apprises lors de leur précédente collaboration, Sils Maria,qui faisait de la jeune Américaine l’assistante d’une star jouée par Juliette Binoche. Cinéaste et interprète s’étaient rencontrés par l’intermédiaire de Charles Gillibert, qui avait produit pour MK2 Sur la Route l’adaptation du texte de Jack Kerouac par Walter Salles. Kristen Stewart y était Marylou, affirmant une joie de vivre, une simplicité sensuelle que les films de la série Twilight, alors au sommet de leur succès, ne laissaient pas deviner.

A la suite d’une série de contretemps, elle a failli voir le rôle de Val, l’intellectuelle qui tente de maintenir le lien entre la star que joue Juliette Binoche et la réalité, lui échapper. Mais quand Olivier Assayas lui a proposé de jouer Jo-Ann, la starlette qui vit autant des scandales que de son travail, Kristen Stewart a préféré être Val. « Elle m’a répondu que le rôle de ­l’actrice était trop évident, que le personnage de Val, avec sa distance, son scepticisme, lui ­convenait mieux », se souvient le réalisateur. La justesse de l’analyse a été confirmée par un César, trophée dont les membres de l’académie sont d’habitude avares à l’égard des non-francophones.

Un tournage eprouvant.

Cette expérience heureuse ne préparait pas le cinéaste ni l’interprète à ce qui les attendait : « Olivier et moi avions grossièrement sous-estimé la difficulté du film. Ce putain de Personal Shopper [c’est la seule fois que l’on s’autorisera à traduire l’un des jurons qui émaillent le discours de Kristen Stewart]… Je ne suis jamais sortie si affaiblie d’un tournage. On faisait des semaines de six jours, des journées de seize heures. C’était un bon cadre de travail, je n’ai jamais eu à faire semblant d’avoir froid, d’être seule, épuisée. Il n’y avait pas de trêve et je commençais à tomber dans des crevasses cérébrales, dans des pensées qu’on n’est pas censé avoir pendant les heures de veille, qui empêchent de vivre une vie sociale, productive. Quand j’ai vu le film, je me suis trouvée très maigre, je me suis dit : “Dude, tu as besoin d’un cheeseburger”. »

Il faudrait pouvoir retranscrire ce que ­Kristen Stewart dit du personnage de Maureen, de son angoisse, de sa souffrance, mais ce serait déflorer le film. Elle parle avec autant de lucidité, mais moins de passion, de son rôle dans American Ultra, où elle joue Phoebe, une hippie provinciale qui dissimule un sombre secret, ou de l’expérience Twilight. Le rôle de Bella Swan, qu’elle a tenu à cinq reprises entre 2008 et 2012, a fait d’elle l’une des actrices les mieux payées d’Hollywood, mais aussi l’un des sujets favoris des tabloïds et des pages Web comme celles inscrites au bas de la version numérique de cet article, sous la bannière « Ailleurs sur le Net ».

« IL FAUT MAINTENIR SA COTE SI L’ON VEUT POUVOIR FINANCER DES FILMS. POUR CELA, IL FAUT TOURNER DANS DES PRODUCTIONS À GROS BUDGET. »

« J’ai aimé faire ces films, se souvient-elle au sujet deTwilight. On a commencé très fort. Si seulement nous avions réussi à préserver l’énergie, l’enthousiasme[du premier film]… Mais tout le monde redoutait de décevoir les attentes du public et les volets suivants ont été de pures productions de studio. » Or Kristen Stewart entretient une relation très particulière avec cette industrie. Plutôt que d’être cliente d’une des grandes agences artistiques d’Hollywood, elle travaille avec le même agent depuis l’âge de 12 ans. Comme l’observe Charles Gillibert, « c’est peut-être la seule de son rang dans ce milieu dont l’entourage travaille pour elle, et pas l’inverse »Elle analyse le mécanisme économique de la célébrité avec acuité : « Il faut maintenir sa cote si l’on veut pouvoir financer des films. Pour cela, il faut tourner dans des productions à gros budget, qui sont rentables. On m’encourage à participer à des productions à succès[Blanche-Neige et le Chasseur, sorti en 2012, ou American Ultra] pour faciliter l’existence de films comme ceux que j’ai tournés cette année, plus modestes. Si je n’avais pas une telle cote, nous n’aurions pas eu l’argent. »

Même froideur analytique quand il s’agit de médias à scandale : « On a créé un personnage pour une industrie qui fabrique des histoires au sujet de gens célèbres. C’est une autre forme d’entertainment. Au moins, quand nous écrivons des histoires, dans mon industrie, on reconnaît que ce sont des inventions. Ces gens-là volent des images pour construire les leurs et essaient de faire croire qu’elles sont vraies. Le public sait que c’est une arnaque. C’est comme le catch, tout le monde sait que ce n’est pas un vrai combat, que c’est un jeu, mais les gens font comme si on n’avait pas décidé à l’avance qui allait gagner et qui allait perdre. »

Les Conseils de Jodie Foster.

La pression des paparazzis et des sites de potins reste constante, mais Kristen Stewart est arrivée seule au rendez-vous, à l’heure, dans un restaurant de Los Feliz, quartier naguère paisible de Los Angeles, où les stars qui ont fui Beverly Hills remplacent peu à peu les habitants historiques. Elle se souvient que sur le plateau de Panic Room, de David Fincher, Jodie Foster avait dit à la gamine de 11 ans qu’elle était alors : « Tu es trop futée pour rester longtemps actrice. Tu ne supporteras pas tout ce qui va avec. Je te vois plutôt réalisatrice. »

Des années plus tard, les deux femmes se sont revues à une cérémonie de remise de prix. L’aînée s’est étonnée de voir que la cadette avait persévéré. « Jodie ­Foster aime être actrice mais elle déteste aussi ça,observe Kristen Stewart. Moi, j’aime ça et je ne veux pas arrêter. Je suis passée par le pire, le plus spectaculaire en matière d’effets secondaires négatifs de ce métier. Et je me sens toujours incroyablement chanceuse de l’exercer. Je n’ai aucun doute sur le fait de vouloir continuer. » On la verra encore cette année, peut-être à Venise ou à Toronto, dans Billy Lynn’s Long Halftime Walk, d’Ang Lee. Cette adaptation d’un roman à succès, qui suit la tournée aux Etats-Unis d’un GI décoré à la suite d’un fait d’armes en Irak (Kristen Stewart y joue sa sœur), est déjà présentée comme un candidat aux Oscars. La suite de la filmographie de l’actrice reste à écrire.

Contrairement à ses confrè­res qui montent leur structure de production pour susciter des rôles susceptibles de les mener jusqu’aux Oscars, Kristen Stewart laisse les films venir à elle : « Certains projets avaient l’air très bien pour moi sur le papier, de bons rôles, avec de bons réalisateurs, mais je ne trouvais pas en moi l’envie de les faire. Mon équipe ne partageait pas mon point de vue. Et ce sont devenus de grands rôles que d’autres ont joués. C’est très bien comme ça. Au bout du compte, la seule personne qui décide, c’est moi. Je n’ai pas de liste de projets, il faut simplement que je sente la nécessité de faire certains de ceux qu’on me présente et tant que je ne la ressens pas, je n’ai même pas l’impression d’être actrice. »

Une pause pour réaliser.

Ces jours-ci, très détendue, elle traverse une de ces périodes de jachère, sans un seul rôle à l’horizon, qu’elle a toujours ménagées dans son parcours. « Je ne peux pas me sentir libre si je sais que je dois jouer un personnage », explique-t-elle. Entre la fin du tournage de Blanche-Neige, en 2012, et le début de celui de The Guard, petit film indépendant dans lequel elle jouait une GI affectée au camp de Guantanamo, elle est restée dix-huit mois sans tourner.

Cette fois, elle promet que l’interruption sera plus courte. Elle a décidé d’en profiter pour tourner ce court-métrage à l’écriture duquel elle travaille depuis des années. « Je ne désire rien tant que tourner mes propres histoires »reconnaît-elle. Kristen Stewart a terminé ses études secondaires sur les plateaux, à distance, et regrette parfois de n’être pas allée à l’université, dans une école de cinéma. Elle a l’âge de sortir de l’une d’elles et considère le court-métrage à venir plus comme « un film d’école » qu’une carte de visite à présenter aux producteurs. Un film qu’elle réalisera sans se soucier de l’attention dont il fera forcément l’objet. La prophétie de Jodie Foster finira peut-être par se réaliser.

Source: Le Monde.Fr
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